En passant

L’Asiatique en général et le Cambodgien en particulier n’est pas plus attaché à son passé qu’à sa première capote. En Asie, on n’accorde pas au passé la même valeur qu’en Occident. Le cycle du temps est ici comme une roue qui tourne sur elle même au gré des réincarnations. Toute chose existe, meurt et renaît quelque part.

La vision du temps occidentale est au contraire linéaire avec sur la ligne de la vie, un avant, un pendant et un après. Ce qui symbolise le passé est important et l’Occidental est attaché aux choses anciennes. L’Asiatique n’a d’intérêt que pour le présent et le futur. Il prépare sa mort, fait en sorte d’acquérir des points de mérites pour sa prochaine vie, mais ne se tourne jamais sur son passé. La matérialisation d’une chose passée, comme une ancienne maison ou une ancienne pagode n’a pas, pour un Cambodgien les mêmes symboles que pour un Barang. Pour lui, l’ancien est synonyme de pauvreté. Une vieille maison doit être rasée pour en construire une neuve. Un Cambodgien qui garde une maison coloniale est un pauvre qui n’a pas d’argent pour en construire une neuve. Les bonzes d’une pagode qui gardent une pagode centenaire aux poteaux de bois, aux murs peints de fresques centenaires sont des bonzes indignes car ils n’ont pas su trouver l’argent pour construire une belle pagode bien brillante.

Dans son chef d’oeuvre intitulé « Eau et Lumière », George Groslier écrit déjà en 1930 : « nous entrons dans la pagode de Prèk Pol vers treize heures. Au-delà d’une vaste cour à peu près nue et torride, un monstre en béton armé, paré des plus vives couleurs : la pagode neuve. Elle imite dans un art, pâtisserie et manège de chevaux de bois, la pagode ancienne, trop vieille, désaffectée et que l’on voit au nord, sous son double toit de bois, racée comme une fine jument sous la selle ».

L’auteur est alors chargé de recenser les pagodes anciennes le long du Mékong et du Tonlé Sap. Il regrette cet abandon et souvent cette destruction de l’ancien au profit du neuf, qu’il qualifie déjà de tarte à la crème. La prolifération de gâteaux de mauvais goût se poursuit. Les bonzes n’ont jamais véritablement cessé leur oeuvre destructrice.

Au détour d’une balade à vélo, nous arrivons sur les lieux du drame. La pagode se trouve non loin du lac Tonlé Sap, à une vingtaine de kilomètres de Siem Reap. Les Bonzes ont construit leur tarte à la crème peinte en rose avec des mauvaises peintures. Ils ont donc entièrement rasé la vieille pagode, certainement centenaire. En marchant dans les gravats on retrouve des pans entiers de murs délicatement peints de fresques représentant l’accession de Bouddha au Nirvana. Les carreaux khmers de l’époque coloniale ont été récupérés par les bonzes et stockés non loin tout comme les immenses colonnes de bois que quelques hommes en safran sont en train de débiter sans remords.

Au milieu des décombres trône encore un Bouddha qui avait du être construit récemment au coeur de cette pagode ancienne. Il avait du remplacer un antique bouddha de bois, soit volé soit vendu.

Puis, lorsque les bonzes ont eu assez d’argent apporté par les miséreux des alentours qui habitent dans des cahutes en feuilles de palme, ils ont construit un nouveau temple et rasé l’ancien, mais n’ont pas encore démonté ce bouddha tout neuf et bien brillant qu’ils apporteront dans leur nouvel antre. Ainsi va la vie au Cambodge, faisant table rase du passé. Toujours plus neuf, toujours plus brillant et toujours plus moche !

Les décombres du passé

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